Le journal littéraire « le persil » vient de fêter son 20e anniversaire au Foyer de La Grange de Dorigny de l’Université de Lausanne, avec une table ronde et le vernissage du numéro anniversaire.
Daniel Rothenbühler, rédacteur & membre du comité ch-intercultur
Article paru en allemand sur : https://cültür.ch/a/20-jaehriges-jubilaeum-der-literaturzeitschrift-le-persil
12 mars 2025
« Un des lieux de rencontres littéraires les plus originaux et les plus stimulants de Suisse romande ». C’est ainsi que la grande Histoire de la littérature en Suisse romande caractérisait en 2015 le journal littéraire « le persil ». Celui-ci en était alors à sa onzième année d’existence. Aujourd’hui, il a déjà commencé sa 21e année.
L’auteur de la citation, Daniel Maggetti, professeur ordinaire de littérature romande et directeur du Centre des littératures en Suisse romande à l’Université de Lausanne, a suivi l’évolution du journal depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui. Il a animé le vendredi 7 mars la table ronde sur la rétrospective des vingt ans du « persil », débat qui a été suivi du vernissage du numéro anniversaire du journal. Organisée par l’historienne Béatrice Lovis, la soirée a eu lieu à la Grange de Dorigny, le centre de rencontre pour l’art et la science de l’Université de Lausanne. L’une des particularités du « persil » réside néanmoins dans le fait que, contrairement à de nombreuses autres revues littéraires, elle est née et évolue encore aujourd’hui en dehors du milieu universitaire.
Son fondateur, Marius Daniel Popescu, plusieurs fois primé en tant qu’écrivain, a lancé « le persil » de son propre chef en 2004. En Roumanie, il avait fait des études d’ingénieur forestier et fondé l’hebdomadaire dissident « La Replica » avant de venir en Suisse en 1990, à l’âge de 27 ans. Il y a travaillé d’abord comme bûcheron, puis est engagé comme chauffeur de bus des Transports lausannois (TL), métier qu’il exerce encore aujourd’hui à plein temps en plus de son activité littéraire.
Popescu avait déjà édité trois recueils de poèmes en roumain avant de publier en 1995 ses premiers poèmes en français sous le titre « 4×4 poèmes tout-terrains », dans une langue qu’il n’a appris à parler et à écrire correctement qu’à son arrivée en Suisse, cinq ans plus tôt. « Tout-terrain », “le persil” l’est également.
Popescu a collaboré avec l’écrivain et journaliste Jean-Louis Kuffer pour sa revue « Le Passe-Muraille », tout en y publiant ses propres textes. Il ressentait cependant un fort besoin de publier davantage. C’est alors qu’il a découvert à la réception du bâtiment des TL une grande photocopieuse qui permettait de faire des copies au format A3, raconte-t-il : « A cinq heures du matin, il n’y avait encore personne, j’ai fabriqué mes trois premiers numéros du « Persil » sur cette photocopieuse, avec ciseaux et Scotch, en publiant mes textes ». Avec le journal ainsi créé, il est descendu dans la rue pour faire connaître ses textes aux passants. Bénéficiant du répertoire des abonnés du « Passe-Muraille », il écrivait leurs adresses à la main sur les enveloppes destinées à l’envoi du « persil ». C’est ce qu’il fait encore aujourd’hui pour les quelque 600 abonné.es du journal.
Chaque numéro est une nouvelle aventure
Mais les numéros du journal ne sont plus depuis longtemps basés sur des modèles photocopiés, bricolés avec des ciseaux et du Scotch. Et il y a longtemps aussi que ce ne sont plus seulement les textes de Popescu qui en remplissent les pages. Si certains numéros sont de temps en temps consacrés à ses propres écrits, les numéros font place dans leur grande majorité à des auteurs romands de renom, comme Jean-Luc Benoziglio, Jacques Chessex ou Alexandre Voisard, et plus encore à des écrivain.es qui n’ont que peu ou pas encore publié, ainsi qu’à des textes issus d’ateliers d’écriture.
Et depuis quelques années, la plupart des numéros bénéficient d’une typographie et d’un graphisme artistiques grâce à la collaboration de Daniel Vuataz, écrivain, chercheur et activiste littéraire. Pour l’édition d’anniversaire du « persil », Vuataz a aussi pris la peine de réaliser un index des noms des plus de 1200 (!) contributeur.rices aux 228 numéros, ce qui équivaut à 3636 pages au total.
Des textes ou des extraits de textes de plus de 40 écrivains de Suisse alémanique ont également été publiés en traduction française. Avec la revue littéraire « Orte », « le persil » a procédé à un échange de textes qui ont été traduits dans l’autre langue. En hommage à Hugo Loetscher, un numéro a été publié après sa mort, avec de nombreux hommages rendus au défunt par des auteur.rices de Suisse romande. Popescu, qui ne sait pas l’allemand, accorde une grande importance à l’échange avec la littérature de la Suisse alémanique. La Roumaine germanophone Herta Müller a aussi été honorée dans un numéro.
Outre les éditions spéciales en hommage à certains écrivain.es, vivants ou morts, « le persil » réalise des éditions carte blanche, que des auteur.rices comme Heike Fiedler, Antoine Jaccoud ou Olivier Sillig ont pu remplir librement avec leurs propres textes. Des numéros thématiques ont été consacrés à des maisons d’édition, des prix littéraires et des institutions, telles que la Maison Rousseau et Littérature à Genève ou l’Institut littéraire suisse à Bienne. Le projet le plus audacieux a été le numéro « On s’offre Paris », avec des textes d’auteur.rices suisses francophones et germanophones dans lesquels la métropole française joue un rôle central. Dix de ces écrivains se sont rendus à Paris avec le numéro spécial et ont participé à une lecture de leurs textes au Musée national de l’histoire de l’immigration.
Ainsi, chaque numéro est une nouvelle aventure. La seule contrainte imposée est le format A3. Certains numéros sont illustrés à l’exemple de ceux que l’artiste et autrice de livres pour enfants Albertine a pu réaliser. Lorsque Maggetti caractérise « le persil » dans l’Histoire de la littérature citée plus haut par l’attribut « brut de décoffrage » cela ne concerne pas la conception des différents numéros, mais plutôt la manière dont ils sont réalisés et ce qu’ils contiennent.
Pas de coach
Après avoir fait son journal tout seul pendant trois ans, Popescu a fondé en 2007 l’Association des Amis du journal le persil. Lors de l’assemblée annuelle de l’association, le contenu des numéros de l’année suivante est décidé, puis les différents responsables sont entièrement libres de concevoir et de remplir leur édition. Les textes sont « bruts » dans la mesure où aucune limitation de signes n’est attendue et où ils ne sont pas non plus classés selon des critères génériques. De plus, « le persil » ne comporte pas de rubriques comme la plupart des autres revues littéraires, ni de recensions littéraires. Comme dans une plate-bande de persil, on coupe ce qui a poussé et on s’attend à ce que quelque chose de nouveau pousse. « Au Persil chacun s’assume tel qu’il est, tel qu’il écrit. Je ne suis pas un coach », a dit Popescu au journaliste Boris Senff à l’occasion du dixième anniversaire de son journal. C’est toujours vrai, dix ans plus tard.
Ceux qui veulent se faire une idée du fonctionnement et de l’action dans et autour du « persil » peuvent désormais le faire grâce au site web www.lepersil.ch, créé à l’occasion de cette année anniversaire. Il a pu être mis sur pied grâce à un financement supplémentaire de la part des fondations et des institutions privées et publiques qui ont soutenu « le persil » au fil des ans.
La diversité de la revue mise en lumière par ce site doit beaucoup à la générosité de Popescu selon Alain Rochat, éditeur de la célèbre maison d’édition de poésie Éditions Empreintes. Dans le numéro anniversaire, Rochat se souvient de l’édition thématique du « persil » sur sa maison d’édition. Popescu lui avait alors dit quelque chose que l’on entend rarement, voire jamais aujourd’hui, lorsqu’on écrit un texte pour un journal ou une revue : « Tu peux écrire le plus possible ». Cette attitude de Popescu explique, selon Rochat, le dynamisme et la longévité de « le persil » : sa « générosité s’exprime, à mes yeux, par la manière dont ce journal aborde tous les genres littéraires (s’ils existent), toutes les formes, certaines parfois étranges, toutes les générations, toutes les voix, confirmées et nouvelles. Un lieu de liberté, d’exploration et d’efflorescence, évidemment, voire d’effervescence. Un rhizome. Il est bon qu’une revue littéraire ait une ligne […] ; la ligne du journal (le terme est important) Le Persil est de ne pas en avoir, sinon celle du cœur et de l’enthousiasme, ce qui n’empêche pas chaque numéro d’avoir sa cohérence et son angle d’attaque. Un lieu de liberté : proposez quelque chose à Marius, il vous dira oui et : « tu t’en occupes ! ». Il y a, pas très loin, Daniel Vuataz, entre autres, formidable metteur en page, qui prendra soin de votre projet. C’est que Marius sait s’entourer, et déléguer, avec confiance » (le persil « 20 ans », n° 224-228, p. 9).
Rochat résume ce qui a également été évoqué sous différentes perspectives lors de la table ronde organisée à l’occasion du jubilé. Elle a été suivie par la lecture de trois écrivain.es qui ont contribué au numéro anniversaire, parmi lesquels Heike Fiedler, aussi connue dans l’espace germanophone pour des performances avec des textes expérimentaux.
En fin de compte, le journal de Popescu, ses recueils de poèmes et ses romans peuvent également être qualifiés d’expérimentaux. Après La Symphonie du loup (Corti, 2007 ; Engeler, 2013, trad. par Michèle Zoller) et Les Couleurs de l’hirondelle (Corti, 2012 ; Verlag Die Brotsuppe, 2017, trad. par Yla von Dach), Le Cri du barbeau sera publié à l’automne prochain par les Éditions Corti à Paris.
Dans le long extrait de ce futur roman que Popescu a prépublié dans « le persil » en juillet 2024, on trouve la phrase suivante : « les mots naissent sans parents sur la feuille ». Popescu dit ici – volontairement ou non – ce que Roland Barthes voulait dire par la mort de l’auteur, à savoir que ce qui est couché sur le papier dans la littérature n’est pas attribuable à une paternité ou à une parenté, mais développe sa propre individualité. Un texte littéraire ne doit être lu ni en fonction d’une personne et de sa vie, ni en fonction d’une tradition, d’un courant contemporain ou d’un genre, mais comme une œuvre d’art dans sa valeur propre. Cela vaut aussi bien pour l’écriture de Popescu que pour sa revue. De même que les Grecs de l’Antiquité considéraient déjà l’indépendance des citoyens vis-à-vis de toute appartenance familiale ou clanique comme une condition fondamentale de la démocratie, pour Popescu, la non-appartenance radicale de son écriture et de son activité est la condition fondamentale de sa libre créativité littéraire.
Traduit de l’allemand par B. Lovis avec l’aide de deepl.com

Photo Béatrice Lovis, mars 2025.